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Le blog d'Askélia

"Soeur"

20 Février 2011 , Rédigé par askelia Publié dans #courts textes - nouvelles.

Soeurs

 


  

Ma soeur. Ma soeur de coeur, ma soeur d'esprit.

J'avais seize ans à l'époque. Bien des années se sont écoulées, je suis mère et bientôt grand-mère à présent, mais je pense souvent à elle. Elle et moi étions amies comme seules peuvent l'être deux adolescentes, nous partagions tout : confidences, joies, tristesses, fringues, potes, activités et j'en passe...

Nous étions aussi différentes que le sont le jour et la nuit. Elle, grande, mince, blonde, lumineuse, à l'aise partout, sociable, souriante. Elle attirait les regards comme un aimant. Tellement belle, tellement femme. Cette image aurait pu faire que je la déteste : je l'adorais. Car elle n'était pas prétentieuse ou hautaine, bien au contraire. La gentillesse même. Elle avait un prénom à la hauteur de ce qu'elle dégageait : Maya. Ô combien j'ai longtemps rêvé de porter un tel prénom! Différent, rarissime et ensoleillé. Tout le contraire du mien : Marjorie. Je le trouvais plat et insignifiant. Tout comme moi. J'étais son ombre, toujours derrière elle. Petite et brune, on me remarquait à peine. J'avais conscience du mauvais équilibre que produisait notre amitié en fin de compte, mais peu importait. C'était mon amie. Elle m'avait vu du fin fond de ma solitude et était venue m'en sortir. Pour moi, je lui devais tout. Le fait que des garçons connaissent mon prénom et même me parlent, par exemple.

Au début, pendant de longs mois, on s'est vu juste dans l'enceinte du lycée, puis on a commencé à aller régulièrement l'une chez l'autre,à y manger,à y dormir, à passer des nuits à se raconter nos secrets en gloussant sous la couette. Puis vient le moment où elle me jugea "prête" je suppose, à m'embarquer dans ses soirées et ses virées. A partir de cet instant, j'ai découvert un côté d'elle que j'ignorais complètement. La sage Maya, en qui mes parents avaient entièrement confiance, se transformait. Je la voyais alcoolisée, complètement défoncée, disparaissant de temps à autre avec des garçons, parfois plusieurs différents dans une même fête. Elle dansait sauvagement, laissant exploser toute sa fausse pudeur, allumant ouvertement tout ce qui bougeait. J'étais complètement ignorante à cet âge de la sexualité, et cet aspect sombre que j'en voyais me faisait peur. Comme cette fille dans laquelle je ne reconnaissais pas mon amie. Mais, je continuais à la suivre, jusqu'à sortir tous les week-ends. Pourtant, je passais la plupart de ces soirées assise dans un coin à siroter un verre de jus d'orange sans parler à personne, à moins de croiser une autre fille aussi paumée que moi à cet endroit. Car il était évident que Maya ne m'attendait pas pour s'amuser. Je ne lui en voulais pas. Je l'aimais profondément, même si peut-être, au fond, je devais être un peu jalouse qu'elle puisse autant être à l'aise dans son corps, qu'elle se soucie aussi peu du regard des autres, et qu'elle n'ait qu'à onduler légèrement du bassin et cligner des cils pour se mettre le garçon désiré dans la poche, enfin façon de parler... J'ai bien essayé, une fois ou deux, de boire, pour être "plus à l'aise", pour reprendre ses paroles, mais je n'ai réussi qu'à me rendre malade. En général, le lendemain, elle me racontait ses frasques en détails et m'apprenait ainsi ce que, selon elle, j'aurais "du savoir depuis longtemps sur les hommes".

 Je me rendais bien compte que plus le temps passait, plus elle allait loin, plus les gens de notre lycée en apprenait sur elle (tout finit par se savoir), plus on la regardait de travers. Le bel ange tâchait son auréole. Je m'en foutais, je la défendais, parfois violemment, contre ceux qui se permettaient de parler mal d'elle. Une fois, je me suis même battue avec une fille qui l'a traité de "pute" en plein repas à midi, parce que mon amie avait couché avec son mec le samedi précedent. Mais Maya réagissait bizarrement, l'année tirant à sa fin, elle ne se défendait même plus, laissant les gens l'insulter ou même des gars la peloter en plein lycée sans rien faire. J'enrageais. Je la surprenais de plus en plus souvent les yeux dans le vide. J'ai fini par comprendre qu'elle fumait des joints même pendant la semaine avant de venir en cours. J'essayais de la tirer de sa léthargie et de l'inviter à ce qu'on reprenne nos soirées à deux toutes simples comme avant, mais peine perdue. On aurait dit qu'elle ne vivait que dans l'attente de ces fêtes où elle pourrait faire n'importe quoi. Un soir, j'ai décidé de ne pas l'accompagner. J'en avais assez de la voir s'envoyer en l'air, dans tous les sens du terme, sans rien faire et m'ennuyer à côté. Puis une deuxième, et une troisième fois. On se parlait de moins en moins au lycée. J'avais réussi à rencontrer d'autres personnes, plus saines. Que j'avais surtout rencontré toute seule. J'entendais surtout parler de ses frasques par des tiers, mais je faisais comme si ça ne m'atteignait pas. Un week-end, pourtant, j'y suis retourné, elle me manquait, je pensais que dans une soirée j'arriverai mieux à rétablir le contact et à la raisonner. Elle m'a reçu contre son coeur avec le sourire et les larmes aux yeux, en me disant qu'elle n'avait que moi finalement comme vraie amie, mais ça ne l'a pas empêché les heures d'après de faire à nouveau comme si je n'existais pas. Mais je l'ai attentivement regardé cette nuit et j'ai constaté avec stupéfaction qu'elle sniffait de la coke. J'ai voulu discuter avec elle, mais je n'ai pas réussi à garder mon calme. Nous nous sommes disputées. Ca n'était jamais arrivé, au point qu'elle m'a traité de "sale vierge frustrée". Je lui ai répondu que je préférais être vierge et frustrée que salope et accro à la drogue. C'est sorti tout seul, mais je ne savais plus comment la faire réagir, j'étais désespérée. Mais mes paroles ont de loin dépassé ma pensée. Après avoir entendu ça, elle est devenu trés pâle,et est repartie comme une furie. Je suis rentrée chez moi, triste et en colère, me promettant de ne plus jamais rien faire pour une fille qui n'en valait pas la peine.

C'est la dernière fois que je l'ai vu.

Cette nuit là, elle est montée en voiture avec un homme aussi défoncé qu'elle et ils ont eu un accident, écrasés à pleine vitesse dans un arbre, au détour d'un virage.

Il s'en est tiré.

Pas elle.

Je m'en voudrais toute ma vie.

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Féline 16/05/2011 20:58


Ne culpabilises pas, il est compliqué de "sauver" quelqu'un contre son gré... Tu l'as aimée comme une amie, tu as été sincère et vraie. Tu n'as rien à devoir te pardonner.


Ondine 21/02/2011 22:10


Ton récit m'a bouleversée...
Au fond ton amie était un Ange qui a rejoint trop tôt le Paradis. Sa chute dans l'enfer de la drogue cachait sans doute un drame intime
...mais tu ne dois pas t'en vouloir car jusqu'au bout tu l'as aimée. Je suis sûre qu'elle est là et veille sur toi

Merci Askelia de ta visite
Je reviendrai lire tes écrits poignants
Bonne soirée