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Le blog d'Askélia

"la sorcière et les anges"

20 Février 2011 , Rédigé par askelia Publié dans #courts textes - nouvelles.

club de la rose, thème de mai, la sorcellerie

 


La sorcière et les anges.


    Cévennes sauvages. 1400. Une femme entre deux âges vivant seule. On n'accède chez elle qu'après une longue marche à travers la forêt. On la respecte, mais on la craint. « Sorcière » entend-on murmurer. Quand on la mentionne, les villageois se signent. Maria. Rien que son prénom leurs paraît un sacrilège. Son physique même est inspiré par le Diable. Plantureuse, avec de longs cheveux de feu. Mais les hommes la paient pour coucher avec elle. Les femmes la paient pour lui soutirer des onguents étranges pour la peau. Les enfants sont fascinés par sa beauté et son repère rempli d'objets hétéroclites et bizarres. Elles accueille tout ce petit monde avec une douceur sans faille. Certaines personnes cheminent plusieurs jours afin de la rencontrer.
    En effet, elle est aussi reconnue pour ses « talents » et sa discrétion de faiseuse d'anges. Même les femmes les plus riches et les plus bourgeoises font appel à ses services. Tout le monde le sait, tout le monde se tait. Les plus âgées chuchotent le lieu de sa cabane aux plus jeunes. Elle était apparue, un jour, il y a quelques années, personne ne savait d'où elle venait, personne ne voulait le savoir.
    Automne, cache-cache du soleil à travers les branches. Silence, hormis le bruit régulier de pas qui craquent sur l'épais tapis de feuilles mortes. Une vieille dame tenant par la main, ou plutôt traînant, une toute jeune fille, une fillette même. Cette dernière affiche un ventre proéminent. Elle pleure sans bruit, elle semble terrifiée. Maria les attend dehors, regard indéchiffrable.
    Elle a deviné qu'une enfant allait arriver aujourd'hui. Elle a attendu et ne s'est pas trompée. Elle connaît la Vieille. Elle lui a déjà amené des patientes. Des filles de joie le plus souvent. Mais là, c'est différent, elle le sait. Clotilde dégage une aura de souffrance insoutenable. Elle est tombée enceinte suite à un viol. Celui de son père. C'est lui-même qui a ordonné à ce qu'on se débarrasse de la « chose », ou c'était la petite qui disparaissait. Un père violeur certes, mais ne souhaitant aucune tâche sur son nom.  Alors que la fillette n'est qu'à quelques mètres, Maria fronce les sourcils. La grossesse est avancée ; l'opération va être délicate. D'autant que la jeunesse, et l'étroitesse du bassin de l'enfant sont autant de facteurs de danger pour sa vie. Quand la femme est engrossée depuis peu, il suffit qu'elle lui fasse absorber un poison léger et qu'elle insère un fin bâtonnet pointu dans l'orifice pour déclencher les saignements. Sauf que le foetus doit avoir au moins six mois, peut-être sept. Maria va devoir déclencher l'accouchement avec une infusion très forte, et probablement tuer le nourrisson viable dès la sortie du ventre chaud et sanguinolent de sa mère. Elle est furieuse que la Vieille ne soit pas venue avant avec la petite. Elle déteste faire ça.
    Elle fait rentrer les deux femmes dans sa maisonnette et allonge Clotilde. Elle lui prend le pouls, lui respire l'haleine, lui observe la couleur des yeux. Elle palpe adroitement le ventre tendu afin de prendre mentalement note de la taille et de la position du foetus. Il n'est pas tout à fait bien placé encore et bouge d'une façon incroyable. Maria grogne carrément, l'opération lui semble de plus en plus ardue. Aucune des deux autres femmes n'osent lui parler, encore moins l'interroger sur la raison de ses grognement. A vrai dire, elles ont même peur d'elle. Mais la main qui ausculte est douce, et quand la sorcière prend la parole pour expliquer à la fillette ce qu'elle va faire, c'est d'une voix posée et tout aussi douce. Clotilde se relâche et cesse alors de renifler. Tout ce qu'elle a compris, c'est que cette femme aux cheveux rouges allait la débarrasser de la chose qui remuait tant dans son ventre. Et ça, c'est plutôt une bonne nouvelle. Maria se lève brusquement et file dans une minuscule pièce sombre et reculée, c'est la que se tient toute sa pharmacopée. En quelques minutes, elle a sélectionné ce qu'elle voulait. Elle met de l'eau à bouillir au dessus du feu dans une étrange outre en peau pendant qu'elle réduit en une poudre fine les plantes séchées. Elle la jette dedans dès que de grosses bulles cloquent la surface. La mixture dégage une odeur forte et désagréable. Dès qu'elle a refroidi, elle ordonne à l'enfant de la boire d'un trait. Clotilde y parvient sans réprimer un haut-le coeur.
    En attendant que la potion fasse effet et commence non seulement à provoquer des contractions, mais également à dilater le col, Maria fait parler la fillette afin de la détendre au maximum. Et probablement de cacher sa propre angoisse. Il est très rare qu'elle soit aussi anxieuse avant d'opérer. Elle a confiance en ses dons et se moquent la plupart du temps de ses patientes. Mais cette enfant la touche, elle ne saurait expliquer pourquoi, et il lui semble primordial qu'elle vive. La petite commence enfin à s'agiter, et des grimaces de douleur à tordre son mince visage. Maria l'ausculte à intervalles réguliers, mesurant avec ses doigts l'avancée du travail. Après plusieurs heures, il est temps. La sorcière perce la poche des eaux et demande à la Vieille d'appuyer de tout son poids sur l'abdomen de la fillette lors des poussées. Le temps passe, les contractions s'égrainent, elles sont toutes luisantes de sueur et Clotilde pousse d'atroces cris de douleur. On aperçoit enfin le nourrisson. Mais c'est son épaule qui se présente, pas sa tête. Maria fraie ses doigts dans l'entrée béante du vagin enfin d'essayer de tourner quelques peu le bébé. En vain. Elle attrape un poignard ouvragé, brûle rapidement la lame et incise. Le sang coule. Clotilde hurle. La vieille la gifle. Clotilde s'évanouit, le ventre tressautant. La Vieille la secoue comme un prunier afin de la réveiller. Maria lui crie de la laisser tranquille, tandis qu'elle profite du relâchement des chairs pour attraper le foetus et le tirer à elle. Un petit être bleu apparaît enfin dans son entier. Elle rompt rapidement le cordon ombilical avec les dents, maculant son visage de sang, et tire dessus pour expulser le placenta qu'elle laisse tomber à terre avant de poser le bébé immobile dessus. La vieille s'en empare et entreprend de vider sa bouche afin de le faire respirer. La femme aux cheveux de feu perd patience et la rabroue en disant qu'il est inutile de le ranimer vu qu'elle va devoir le tuer, et qu'elle devrait plutôt l'aider à faire revenir Clotilde. Elle la lave sommairement avant de la recoudre avec un filament de tendon désagrégé au préalable. La fillette gémit sans sortir de son évanouissement. Elle est blanche, vidée d'une quantité de sang trop importante. La vieille berce un garçonnet minuscule et silencieux qui n'a jamais crié. Maria est presque aussi livide que la petite. Elle reprend le pouls de cette dernière, qui est extrêmement faible. La nuit est tombée depuis longtemps. Elle a fait tout ce qu'elle pouvait pour sauver l'enfant. Il faut attendre.
   Le matin trouve Maria assoupie par terre tenant la main d'un cadavre d'une fillette de dix ans, quand à la Vieille et au bébé, ils ont disparus. Un chasseur les découvrira tous les deux au bord d'un chemin quelques jours après, serrés l'un contre l'autre. Le nourrisson avait les yeux grands ouverts. Il paraît que cela signifie que son âme rode sans avoir trouvé la paix.

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Faust 26/03/2011 00:52


Beau