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Le blog d'Askélia

défi 52 "Ondine"

4 Avril 2011 , Rédigé par askelia Publié dans #courts textes - nouvelles.

proposé par hauteclaire ( http://hauteclaire.over-blog.com ), "légendes de mer", j'ai triché en élargissant à "légendes aquatiques"

 

 

"Ondine"

 

     J'entendais chaque nuit la jolie petite musique, semblant s'élever des tréfonds de la rivière, sous ma fenêtre. Mon père m'avait toujours interdit de trop m'approcher de la bordure, d'aussi loin que je me rappelle. Je vivais seule avec lui, le secondant dans les tâches de la ferme. Des langues médisantes prétendaient que ma mère était morte à cause de moi, enfin, à ma naissance. Mon père ne voulait jamais en parler.

     Le soir de mes 16 ans, prise d'une humeur romantique, je bravais l'interdit et, hypnotisée, suivait aveuglément les doux sons flûtés, infiniment tristes. Dans le noir grandissant, je finis par la voir. Caché entre les racines d'un vieil arbre plongeant dans l'eau saumâtre, dépassait un minuscule visage de femme. Quelle finesse dans ses traits, malgré les longs cheveux trempés collés à son crâne! Les yeux fermés, elle soufflait avec application dans son instrument, semblant insuffler tout son désespoir dans ses notes harmonieuses. Une branchette craqua sous mon pied. De grands yeux vert pâle tremblèrent, s'ouvrirent et se remplirent de frayeur. En quelques secondes, elle avait disparu... Je rentrais, me jurant de garder le secret et de la revoir. Je me sentais tellement seule!

     Je revins toutes les nuits, mais il me fallut attendre un an jour pour jour. Après un repas d'anniversaire sommaire avec mon père, je sortis goûter la nuit et, ô joie, je reconnus immédiatement la musique! Mais je fus plus prudente et restait à distance l'admirer et l'écouter. Quand elle eût fini, elle se tourna vers moi et me sourit. Je sursautais. Ses dents, sa langue, étaient noires de vase. Je réprimais un tremblement et réussit à lui sourire en retour. A ma grande surprise elle me fit signe d'approcher. Ce que je fis, non sans méfiance. Lorsque je fus près d'elle à la toucher, elle me tendit une main décharnée et blanche. Voyant mon hésitation, elle murmura d'une voix chantante : "Sidonie..." Comment connaissait-elle mon prénom? Prise d'une terreur incohercible, je m'enfuis en courant... et regrettais aussitôt ma réaction impulsive. Mais quand je reviens sur mes pas, seuls des cercles qui s'élargissaient attestaient d'une présence.

     Je reviens sans espoir le lendemain, mais à ma grande surprise, elle était là. Quand elle tendit le bras, j'attrapais ses longs doigts glacés sans me poser de question. Elle égréna un rire perlé et me tendit son instrument. Je secouais la tête, ne sachant jouer. Mais face à son air si triste devant mon refus, je m'emparai de la flûte d'une main tremblante. Avec ses encouragements, je la portais à ma bouche. Je crus voir une lueur de triomphe, très brève, dans les yeux de l'ondine. Je voulus lui rendre l'instrument, elle secoua énergiquement la tête, collant sur son visage d'épaisses mèches noires. Devant son piteux état, je tirai un son maladroit et disgracieux. Son expression changea instantanément :  elle devint féroce, jubilatoire.

     Et tandis que j'étais happée vers les profondeurs de la rivière, j'entendis une voix de plus en plus lointaine répéter :

"Merci, ma fille... merci..."

 

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MARIE de Cabardouche. 13/04/2011 20:32


Souhaitons que la mère de Sidonie soit une Ondine aimante au beau palais immergé...Très beau conte qui envoûte.


Suzâme 07/04/2011 14:39


Tout en lisant ta légende, j'étais dans ton histoire, j'étais Sidonie et j'avais peur d'approcher l'être tentant et fantastique. Ouf ! je respire. Maintenant, je me méfierai des rivières...Pour ce
défi, j'ai parlé des 3 sirènes et imaginé leurs attentes au fond de l'eau...heureusement qu'on se sort d'un récit par la plume ou par la fermeture d'un livre, parce cela impressionne. Cordialement.
Suzâme


Martine du JdV 06/04/2011 23:03


une mère qui se venge de son enfant .... voilà de quoi cauchemarder !! superbe récit sombre et cruel !


Hauteclaire 06/04/2011 00:52


Une légende angoissante, avec de multiples implications. Qu'elle est cette mère qui entraîne ainsi son enfant ?
Un récit qui se lit de bout en bout sans respirer, merci pour ce conte si prenant ..
Amitiés à toi


Tinkle Bell 05/04/2011 19:02


Bravo !! J'aime beaucoup ce texte. A la fois féerique et angoissant avec une chute excellente. Belles descriptions ... Encore bravo, jolie plume !!
A bientôt Askelia


Catheau 05/04/2011 09:14


"Nixes, nicettes, aux cheveux verts et naines...", ainsi les chantait Apollinaire. Un bel écho au grand poète.


Brunô 05/04/2011 08:35


C'est beau à en pleurer....superbe !


Tricôtine 04/04/2011 22:09


je ne connais pas l'histoire d'Ondine, mais celle-ci est véritablement enjôleuse ... on se laisse attirer au bord de l'eau, et quel final.. bravo Askelia


Lenaïg Boudig 04/04/2011 21:13


bonsoir Askelia. Tu nous offres une excellente nouvelle dont on ressort en frissonnant ! Mais qui est donc cette mère, qui se transforme en créature démoniaque quand son fantôme réussit à faire
plonger Sidonie dans l'étang ? Et Sidonie est toujours là quelque part, puisqu'elle nous narre son étrange histoire ! Bravo, Askelia, bises à toi.


jill-bill.over-blog.com 04/04/2011 19:06


Bonsoir Askelia.... Ta lecture est prenante... Voilà une belle légende aquatique sortie de ta jolie plume.... Amicalement de jill