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Le blog d'Askélia

"Colin-maillard"

25 Mars 2011 , Rédigé par askelia Publié dans #courts textes - nouvelles.

«Colin-maillard»

 

Dans le noir, je tâtonne. Quel est donc ce bruit strident?

 

J'ai un foulard opaque sur les yeux. Obscurité inquiétante. Je devine à peine la lumière. Mais je peux assurer que, depuis quelques instants nous avons quitté le sein réconfortant de la villa pour celui bien moins rassurant de la rue. Mon ouïe semble accrue. Je sursaute au moindre son trop proche.

 

Nous entamons le parcours du combattant... Ou me mènes-tu? Ou plutôt, par où m'y mènes-tu?

 

Ainsi commence cette douloureuse balade que je ne pouvais plus reporter. J'ai peur. Je sens le frôlement des gens qui s'écartent au dernier moment. Les voix soudain brusques à mes côtés, puis qui s'éloignent. Je serre mon sac à main le long de mon corps, les autres passants me paraissent tous des ennemis potentiels. Je glisse sur quelque chose, une flaque peut-être, et je sens des bras robustes accompagnés de grognements me rattraper de justesse, au moment où je sentais le sol se rapprocher à vitesse grand V de mes fesses. Je bredouille un remerciement. Je t'entends marcher juste devant moi, mais tu n'as pas fait attention à ma chute. On doit s'arrêter, probablement au bord d'une grande avenue. La vitesse des voitures qui me rasent fait voler mes cheveux. Ma peur devient angoisse. Il va falloir traverser. Je te sens avancer et je te suis, la boule au ventre. Et si une retardataire surgissait et nous fauchait! Mais non, la route est derrière nous à présent. Ton allure est toujours paisible et je commence à me détendre, me laissant guider, slalomer dans les méandres des gens, des lampadaires, des rues, des voitures, des vélos, et j'en passe...

 

J'ai confiance. Je n'ai pas le choix. Ce n'est pas seulement un jeu, mais le reste de ma vie qui dépend de cette épreuve qu'on s'est aujourd'hui imposée. A ton excitation que je devine grandissante, je suppose que l'on touche bientôt au but.

 

Mon instinct ne m'a pas trompé puisque quelques secondes après j'entends la voix suraiguë et reconnaissable de Charlotte qui m'interpelle : « Enfin vous voilà, je commençais à m'inquiéter! ». Elle ne remarque pas le soulagement qui doit se peindre sur mon visage.

 

Je me laisse tomber à genou et j'attrape ma chienne par l'encolure, desserrant de mon poignet la boucle de la laisse qui me sciait les chairs du poignet. J'enfouis mon visage dans ses poils en la remerciant à voix basse. Nous avons réussi.

 

Je suis prête à rentrer dans le supermarché avec mes deux amies.

 

Ce foulard opaque que je porte, je le garderai à vie. Aveugle depuis quelques mois suite à un accident, je dois réapprendre à m'orienter au quotidien à l'aide de Pataude, ma jeune labrador.

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Magalune 07/04/2011 13:30


bonjour

ce texte là m'a donné envie de pleurer car il me touche de près. Il y a quelques années de cela, j'ai perdu les couleurs, je vivais, mal, dans un monde gris et opaque dont je ne voyais quasiment
plus rien. Des greffes de cornée m'ont rendu la vue, pas parfaitement mais suffisamment pour que je puisse de nouveau contempler les couleurs et me déplacer relativement facilement( je me prends
toujours un certain nombre d'obstacles dans les pieds mais rien à voir avaec avant). les émotions que tu transmets sont brutes, simples, tellement réelles..
Je me souviendrai de ce texte, je viendrai même le relire quand mon émotion à moi se sera dissipée.
Belle journée
magalie


Catheau 05/04/2011 18:46


Se mettre dans la peau de l'autre, c'est cela l'empathie.


ignatius 04/04/2011 11:22


Hé hé, moi aussi je me suis fait avoir par le récit! Bien joué.

Bonne journée
ignatius


Line 02/04/2011 16:02


Bone après-midi

j'ai lu avec attention , je ne savais pas où tu m'enmenais, c'est un texte d'une réalité poignante, se réadapter à la vie normale après la perte de la vue ce doit être une épreuve terrible et
j'admire profondément tous ceux qui quel que soit la gravité du problème arrivent avec la volonté à réagir

cet écrit est emotionnel

bon week-end

bisous


Vert-de-Gris 28/03/2011 20:29


Sublime. J'en suis encore émerveillée.


Suzâme 28/03/2011 18:10


En lisant lentement, je craignais le pire, un rendez-vous sordide, malsain dans un lieu improbable, sournois comme les gueules de loups, pièges des villes et des forêts. Et la fin surprend. Je
craignais le pire et c'est si dur...Suzâme


Alfrédine Chope 28/03/2011 00:06


Je te retourne le joli compliment que tu m'as fait. A la lecture de ton texte "Tout s'est déroulé devant mes yeux." Tu es douée, sans nul doute.


ADAMANTE 27/03/2011 23:00


Récit poignant, une expérience que l'on vit en lisant, et qui marque. Un très beau texte. Adamante


yc01 27/03/2011 19:40


Quel talent d'écriture, je rectifie en le transposant au pluriel, talents aux écritures, je ne balbutie les mots qu'à travers quelques poésies mignonettes et des textes de chansons "chanteur et
musicien" oblige. Pour les passionnés de lecture, je vais conseiller de ce pas votre blog. Merci je viens de passer un fabuleux moment à vous découvrir. Amicalement YC


CHAMARIE Lydia 26/03/2011 12:20


C'est un très beau texte imaginaire je suppose. Comme cela doit être difficile de se trouver aveugle tout-à-coup. Je crains cela depuis quelques années. Ma sœur aînée a perdu une partie de sa vue à
cause de la DMLA. Elle conduit quand même à ses risques et périls. J'espère qu'il n'arrivera rien !

Bisous,
Lydia